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Dit des quatre couleurs

7:52 -2024

Le Dit des quatre couleurs est une vidéo expérimentale qui doit être regardée comme un poème visuel, une peinture en mouvement. Elle a été conçue à la suite de l’écriture d’un recueil de poésie en prose portant le même nom, composé d’images à caractère cosmologique où s’exprime la perception sensorielle que l’homme a du monde ; celui-ci est un déjà-là qui nous enclot pour autant que nous le percevons. Une temporalité chromatique ordonne la lecture – quatre couleurs pour quatre moments distincts de la journée : le bleu encore sombre de l’aube et du crépuscule, les tons jaunes et verts du jour, et le noir de la nuit.

Cette vidéo est une ode au monde sensible, à la « Nature » comme on l’appelle en opposition au monde des Hommes. Apparaissent différentes figures animales, humaines et non-humaines, toutes protagonistes à part égale – abeille, martinets, sangliers, montagne, baigneuse… – étant chacune sujet de leur propre temporalité, sans se rencontrer.

Le Dit des quatre couleurs ne propose aucune histoire à lire ou à comprendre ; il donne à voir l’être du monde comme il apparaît dans notre champ visuel, un réel saisi tel qu’il est, sans artifice, existant de manière autonome.

 

Le Dit des quatre couleurs est à voir et à entendre comme l’expression d’un « dit », ce poème narratif lyrique du Moyen-Âge conté à la première personne, parfois chanté, qui invite l’auditeur à regarder les choses du monde à travers cette assertion : « voilà ce qui est ».

Il peut être rapproché du zuihitsu japonais, « écrit au fil du pinceau », connu par l’œuvre de Sei Shônagun, genre littéraire proche du « Dit » médiéval consistant en une suite de paragraphes brefs et sans lien explicite entre eux, exprimant la subjectivité de l’auteur.

L’écriture du court-métrage, pensé sur un mode pictural, travaille la matière des images comme un peintre travaille sa pâte puis sa peinture, procède par couche, juxtaposition, effacement, collage. Elle ajoute de la texture à l’image, la complexifie, l’enrichit par différents effets expérimentaux (arrêt sur image, accélération/ralentissement, coupe, répétition, etc.). La caméra, datée et de bon marché, a été choisie pour le grain qu’elle produit, matière supplémentaire et vivante toujours en mouvement. La matérialité et la texture ne sont pas seulement celles des images elles-mêmes, obtenues par certains choix techniques (le grain, les glissements vers le non figuratif par l’usage du zoom, le montage, etc.), mais aussi celles du monde ainsi restitué : le flux de l’eau, la découpe des montagnes, l’aspect duveteux du pelage d’un renard, le vol soyeux des éphémères…

Poème visuel, ce court-métrage est aussi un poème sonore : il est autant à voir qu’à entendre, mêlant silence, invites, appels, stridences animales, libres, sauvages à nos oreilles, et, en alternance, compositions musicales instrumentales contemporaines ; l’une, occidentale, favorise l’arbitraire à travers des procédés d’indétermination dans son écriture, l’autre, polyphonique, est jouée par des orchestres de flûtes de Pan en bambou des îles Salomon, dont les musiciens Are Are disent qu’ils « pleurent » lorsqu’elles résonnent. Un travail de composition des chants de rapaces nocturnes reprend la rythmique de ces orchestres de flûtes quand le film passe du crépuscule à la nuit.

Le Dit des quatre couleurs explore les émotions que nous ressentons lorsque nous sommes immergés dans la nature et qui nourrissent notre sentiment du beau, une nature vue comme une entité plus grande et plus noble que l’Homme, riche de toutes ses chairs et de toutes ses formes : montagne, rivière, insectes, petits mammifères, figures humaines…, tous corps façonnés par la matière commune du monde, l’Homme ne pouvant en faire partie que s’il la perçoit comme telle. À ce titre aucun des êtres représentés n’a un rôle plus important qu’un autre.

« Revenir aux choses mêmes, écrit Maurice Merleau-Ponty dans Phénoménologie de la perception (1945), c’est revenir à ce monde d’avant la connaissance dont la connaissance parle toujours (…) » : revenir au monde d’avant la connaissance, en restaurer la dimension cosmique et restituer l’expérience perceptive de l’immédiateté des sensations de couleur, de lumière, d’air, d’eau, de silence et de son…, tel est le désir qui habite ce film.

 

 

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